La série d’articles consacrée à l’économie de la montagne se poursuit. La question de l’enneigement dit artificiel[1] suscite d’importants débats politiques dans les pays voisins de la France, mais ils se concentrent de plus en plus sur la question des additifs plus que sur la question environnementale elle-même. Ce sujet prend toute son importance avec la perspective des prochains jeux olympiques d’hiver qui se tiendront dans les Alpes françaises en 2030 et des risques liés à la faiblesse possible de l’enneigement dans des stations comme la Clusaz ou le Grand-Bornand[2]. La récente décision de justice de refuser la création d’une retenue collinaire à la Clusaz rend cette question très aigüe[3].
Pour rappel, la neige qualifiée d’artificielle permet d’assurer la pratique du ski lorsqu’il ne neige pas assez et/ou lorsque les températures sont trop élevées. En Europe, le débat tourne largement autour de la question des additifs, en dehors des problèmes de disponibilité de la ressource hydrique. Cette pratique n’est pas nouvelle ; elle a commencé en 1978 en Suisse, à la station de Savognin dans les Grisons. A la fin de la saison 2023, selon les données des gestionnaires des stations, 90% de toutes les pistes situées dans les Alpes italiennes avaient recours à la neige artificielle. Les stations autrichiennes et suisses s’appuient également en grande partie sur les canons à neige : 70% des pistes en Autriche et 49% en Suisse. En France, ce taux s’élève à 40% sur l’ensemble des domaines skiables. En Allemagne, en revanche, on mise encore en grande partie sur la neige naturelle avec 75% des pistes qui n’utilisent pas de canons.
Comme en France, des ONG environnementalistes allemandes estiment que la production de neige artificielle est négative sur l’environnement pour les raisons suivantes :
La neige artificielle consomme de l’eau et de l’électricité. Il faudrait chaque année environ un million de litres d’eau pour enneiger artificiellement un seul hectare de piste selon le WWF. L’eau nécessaire provient de lacs d’accumulation (des retenues collinaires) souvent aménagés à cet effet et doit d’abord être refroidie.
Les canons à neige possèdent un chauffage électrique qui les protège du gel. Selon l’Office fédéral de l’environnement, les canons à neige des Alpes consommeraient à eux seuls chaque année autant d’énergie qu’un demi-million de ménages. National Geographic Allemagne estime que, pour un hectare de neige artificielle, il faut une quantité d’énergie d'environ 20.000 kWh. A l’échelle des Alpes, cela représenterait 600 GWhs, soit la consommation annuelle d’électricité de 130.000 foyers moyens de quatre personnes ; soit une estimation proche de celle de l’Office fédéral.
Les canons à neige feraient autant de bruit qu'une route très fréquentée, perturbant la vie de la faune.
La neige artificielle peut entraîner l’érosion des sols et la rupture des pentes. Même en dehors de la saison de ski, la neige artificielle peut causer des problèmes. En effet, lorsqu’elle fond, une quantité d’eau importante s’écoule.
La neige artificielle mettrait les plantes en danger. La neige artificielle est effectivement moins perméable à l’oxygène que la neige d’origine naturelle. Les plantes qui se trouvent sous la couche de neige ne peuvent pas absorber suffisamment d’oxygène à travers la couche de neige et meurent.
Ce débat pour ou contre la neige artificielle existe donc tout autant qu’en France chez nos voisins de l’arc alpin[4]. En effet, selon des estimations prises sur différents sites web de ces deux pays, 90% des pistes sont désormais enneigées artificiellement en Italie et 70% en Autriche. L’Allemagne possède un nombre particulièrement élevé de domaines skiables, mais elle utilise moins de neige artificielle en pourcentage car les températures restent en moyenne plus froides. Pour autant, les stations allemandes de basse et moyenne altitude font face au même problème qu’en France. La situation est particulièrement difficile dans les moyennes montagnes du centre et de l’est de l’Allemagne. Sur le Fichtelberg, dans les monts Métallifères, à la frontière tchèque, au sud de Zwickau, qui culmine à 1.215 mètres, les stations dépendent déjà de la neige artificielle, comme en République tchèque : « on voit bien que sans enneigement technique, le ski est certes possible, mais pas en continu », explique René Lötzsch, directeur de la société de remontées mécaniques du Fichtelberg[5].
Pour reprendre cet exemple, même avec la technique d’enneigement artificiel, il est difficile de maintenir le nombre de jours d’enneigement dans le Fichtelberg. En 2018, il était possible d’y skier 122 jours ; en 2023, il n’y a eu que 73 jours de neige. Du coup, le Land de Saxe investit dans des canons à neige gourmands en énergie et ces investissements sont programmés. Le gouvernement de Saxe a récemment décidé d’investir 4,9 M€ dans les sites de sports d’hiver, notamment dans de nouveaux canons à neige.
Les autorités de ce Land estiment que l’électricité sera de plus en plus produite par des sources d’énergie renouvelables et pensent que la consommation liée à ces équipements ne jouera qu’un rôle mineur dans le bilan CO2. L’enneigement des domaines skiables régionaux sera donc « plus judicieux que les voyages lointains » selon les autorités de Lander comme la Saxe ou la Bavière.
Le parti « Les Verts » (die Grünen) des monts Métallifères et l’association de protection de la nature BUND demandent néanmoins que les subventions du Land de Saxe ne soient plus allouées aux canons à neige, mais plutôt à des projets touristiques utilisables toute l’année, par exemple des offres pour les VTT ou les randonnées. Ces demandes ont cependant peu de chance d’aboutir car les Lander de l’est de l’Allemagne votent majoritairement pour des partis favorables à la neige artificielle (CDU ou AFD). Il en est de même en Bavière où le parti dominant, la CSU, soutient les projets de neige artificielle.
Klaus Stöttner, député CSU du Landtag de Bavière et porte-parole de son groupe en matière de politique touristique, porte les dossiers de téléphérique et d’enneigement artificiel. Selon lui, lors d’investissements en montagne, il faut penser aussi bien aux activités d’hiver qu’à celles d’été : « en principe, il faut bien sûr réagir au changement climatique. Mais ce n’est pas aussi dramatique qu’on le dit … pour construire une nouvelle remontée mécanique, il faut aussi tenir compte de l’enneigement technique (artificiel). Les remontées mécaniques sont le moteur économique des régions alpines tout au long de l’année. En tant que CSU, nous essayons de travailler selon la prémisse « c’est l’entrepreneur qui décide » et non pas, comme les Verts, de limiter les sports d’hiver pour le bien de la nature. Nous donnons des impulsions pour qu’il se modernise et que l’économie fonctionne. Nous ne donnons que de petites doses de soutien. En d’autres termes, nous n’imposons rien à l’entrepreneur et c’est ce qui fait la différence entre les Verts et la CSU » (interview accordée à la Deutschlandfunk)[6].
En Suisse, alors que la part des pistes enneigées artificiellement était encore d'environ 7% en 2000, elle est passée à 30% en 2007. En 2023, selon les Remontées Mécaniques Suisses[7], sur les 22.000 hectares de pistes, environ 11.600 sont poussée par de la « neige technique » ; ce qui correspond à 53% des pistes suisses. Ces données varient bien entendu selon les différents domaines skiables. Zermatt (Valais) peut enneiger environ 80% des pistes, à Adelboden (canton de Berne), uniquement pour le domaine des Bergbahnen Adelboden AG, c’est environ 60% et à Laax (Grisons), jusqu’à 37%.
Mais, chez nos voisins allemands, autrichiens et suisses alémaniques, le débat public sur l’enneigement artificiel tend toutefois à se concentrer autour des questions de santé et sur le rôle des additifs ajoutés à l’eau pour faire de la neige, beaucoup plus que sur la ressource en eau elle-même. Ces additifs chimiques et biologiques permettent d’enneiger plus rapidement. Pour mémoire, pour que l’enneigement technique (die technische Beschneiung), comme on appelle la neige artificielle issue des canons à neige en Allemagne, en Autriche et en Suisse alémanique, soit efficace, il faut entre moins deux et moins cinq degrés, selon l’humidité de l’air.
Si l’Autriche et l’Italie interdisent totalement l’utilisation d’additifs pour l’enneigement, des additifs sont autorisés en République tchèque et en Suisse pour faciliter l’enneigement, tandis qu’en Allemagne, les éventuelles interdictions sont réglementées par les Länder et sont donc très variables. En Allemagne, les additifs comme le Snomax[8] sont autorisés, par exemple, pour les moyennes montagnes de Saxe-Anhalt.
Des bactéries ou des additifs chimiques sont utilisés dans des produits tels que Snomax et Drift. Snomax utilise l’effet de la bactérie Pseudomonas syringae, qui permet à l’eau de geler dès moins deux degrés Celsius lors de l’enneigement. Le Drift[9] contient du siloxane modifié par des polyéthers, une substance normalement utilisée dans les cosmétiques ou les produits de nettoyage. Comme les bactéries présentes dans Snomax, cette substance permet à l’eau de geler plus rapidement et donc d’enneiger les pistes dès moins deux degrés.
En Allemagne, selon l’Office fédéral de l’environnement[10], il n’existe pas de réglementation fédérale sur l’utilisation de tels produits pour l’enneigement. Au lieu de cela, les éventuelles interdictions sont réglementées au niveau des Länder et ce, de différentes manières. Ainsi, la loi sur l’eau de Thuringe stipule que « seule l’eau sans additif peut être utilisée pour l’enneigement ». En revanche, en Saxe-Anhalt, selon le ministère de la science, de l’énergie, de la protection du climat et de l’environnement, il n’existe pas d’interdiction générale d’utiliser des additifs, du moins du point de vue de la législation sur l’eau. En Saxe, l’interdiction est réglementée par les autorités de l’eau. Selon l’Office de l’environnement, de l’agriculture et de la géologie du Land de Saxe, celles-ci ont interdit les additifs pour l’enneigement afin d’éviter que les substances ne parviennent dans les eaux lors de la fonte des neiges.
Dans ces pays voisins, certains voient un avenir pour les domaines skiables touchés par le changement climatique grâce à ces additifs, mais d’autres s’inquiètent des conséquences pour l’environnement et les personnes. Il semblerait toutefois qu’il n’existe guère d’études exhaustives sur les effets du Snomax et d’autres additifs pour l’enneigement. Les études et recherches existantes suggèrent juste des effets sur la végétation et les personnes sans autre précision.
La situation est différente de l’Autriche et de l’Allemagne en Suisse. Le Snomax peut être utilisé pour l’enneigement dans les domaines skiables alpins. En République tchèque également, le Snomax et d’autres produits sont autorisés. Le ministère tchèque de l’Environnement estime que l’utilisation de tels additifs n’est interdite que dans les régions particulièrement protégées, comme les parcs nationaux.
Les effets des additifs chimiques et biologiques tels que le Drift et le Snomax sur l’environnement et les personnes sont très mal connus, mais différentes institutions et médias sont en train de se mêler au débat, dont la revue National Geographic[11] depuis 2021.
***
Sur ces sujets de la neige artificielle, la France pourrait mettre en avant le fait que certains pays (certains Länder de l’Allemagne, la Suisse et la République tchèque) sont moins respectueux de l’environnement que la France (ou l’Italie et l’Autriche) par l’usage des additifs. La France pourrait aussi expliquer qu’étant plus vertueuse et plus verte, elle favorise justement une neige artificielle qui permet aussi aux stations de survivre tout en ne détruisant pas l’environnement.
Source : DSF
Cf. Domaines skiables de France sur la neige dite « artificielle : https://www.domaines-skiables.fr/news/neige-artificielle-vs-neige-de-culture-démêler-le-vrai-du-faux/
A propos de l'auteur :
Christophe-Alexandre Paillard est fonctionnaire, enseignant et auteur de l'ouvrage «Les nouvelles guerres économiques » - Préface d’Alain Juillet, éditions Ophrys, Paris, 2011 - destiné à vulgariser les grandes thématiques de l’intelligence économique contemporaine.
L’auteur s’exprime à titre personnel et ne représente le point de vue d’aucune institution.
Image : La descente sur la Giettaz, vue du col des Aravis, limite entre la Savoie et la Haute-Savoie - Copyright Christophe-Alexandre Paillard
[1] Pour que l’enneigement artificiel soit efficace, il faut, en règle générale, des températures légèrement négatives et constantes d’environ moins 2 degrés Celsius et une humidité de l’air inférieure à 80%. La règle est la suivante, plus l’air est sec, plus la température ambiante peut être élevée.
[2] Cf. https://www.olympics.com/fr/infos/jeux-olympiques-hiver-alpes-francaises-2030-pourquoi-seront-ils-spectaculaires
[3] Cf. https://www.banquedesterritoires.fr/la-justice-soppose-au-projet-dune-retenue-deau-la-clusaz
[4] Une étude franco-allemande sur ces sujets a été publiée en août 2023 : https://www.researchgate.net/publication/373455848_Climate_change_exacerbates_snow-water-energy_challenges_for_European_ski_tourism
[5] « Es zeigt sich ja gut, dass ohne technische Beschneiung Skibetrieb zwar möglich ist, aber nicht mehr durchgängig ». René Lötzsch, Geschäftsführer der Seilbahnbetriebe Fichtelberg.
[6] « Grundsätzlich muss man natürlich auf die Klimaveränderung reagieren. Aber es ist nicht so dramatisch, wie man es auch immer tituliert … Zum Neubau einer Seilbahn gehört auch die technische Bescheiung dazu. Die Seilbahnen seien der Wirtschaftsmotor für die Alpenregionen im ganzen Jahr. Als CSU versuche man nach der Prämisse „der Unternehmer entscheidet“ zu arbeiten und nicht wie die Grünen, den Wintersport der Natur zuliebe einzuschränken: „Wir geben Impulse, dass er sich modern aufstellt, dass die Wirtschaft funktioniert. Wir geben da nur kleine Dosen an Unterstützung. Das heißt, wir schreiben es dem Unternehmer nicht vor und das ist der Unterschied zwischen den Grünen und der CSU ».
[7] Cf. https://www.seilbahnen.org/fr
[8] Voir sur ce site ce qu’est le Snomax : https://www.snomax.com/fr/
[9] Cf. https://aquatrols.com/wp-content/uploads/2016/10/DRIFT-Environmental-Impact-Report.pdf
[10] https://www.umweltbundesamt.de/ L’Umweltbundesamt est l’agence fédérale qui travaille actuellement sur les changements de l’économie de montagne. Elle est située à Dessau en Saxe Anhalt.
[11] https://www.nationalgeographic.de/umwelt/2021/12/oeko-auf-der-skipiste