Aux Riant Boncelin s’est tenue le 17 mars dernier une conférence passionnante qui a retracé l'évolution de 90 ans d’horticulture de la Maison Burtin, des jardins nourriciers à la prise de conscience écologique d'aujourd'hui et à la permaculture comme outil de résilience. Retour sur cette rencontre qui nous rappelle que nous avons tous un rôle à jouer.
Claude Burtin dont l’entreprise d’horticulture fête cette année son 90ème anniversaire a lancé la soirée en retraçant l'histoire de ces neuf décennies à travers son activité, née d'une aventure familiale dans le quartier Boncelin. Au fil de son récit, c'est toute la France en accéléré qui a défilé sous nos yeux.
Démarrage dans les années 1940. A cette époque pendant 40 ans c’est le fumier livré par un fermier du coin dans le quartier qui servait d’engrais à tous, et la potasse était utilisée en complément. On utilisait des outils aux noms oubliés comme le bigard, le piochon, la triandine. A l’époque les anciens suivaient avec attention les cycles de la lune et l’almanach du vieux Savoyard pour semer et récolter. Les saisons étaient plus marquées que maintenant. Les légumes étaient rentrés lorsqu’arrivait le froid en octobre. Les plants potagers étaient plantés en racines nues en non en motte. On faisait beaucoup de binage et de sarclage, toujours avec un outil à la main pour s’occuper du potager. On parlait de jardins nourriciers car ils nourrissaient les familles.
Les années 80 ont vu arriver la diversité des gammes. Les graines hybrides sont apparues, les petits fruits, les plantes aromatiques. Les jardins deviennent plus petits, c’est l’époque des pavillons où le jardin n’est plus nourricier mais accueille désormais des petits fruits, des plantes aromatiques ou ornementales. C’est l’ère des ammonitrates, ces engrais de synthèse, des désherbants et du plastique qui envahit les jardins sous forme de bâches, pots etc.
Avance rapide vers 2020 et les années Covid : Les bacs fleurissent en terrasse. On retrouve l’attrait du jardin pour se ressourcer, on plante des plantes mellifères pour prendre soin des abeilles. Les plants potagers sont déclarés de première nécessité par le gouvernement et les exploitants sont moins soumis à des restrictions d’eau. La clientèle est soucieuse de l’environnement. Les jardins deviennent très petits.
Aujourd’hui avec le changement climatique les saisons sont décalées, on n’utilise plus les mêmes semences. Nous avons à disposition une gamme très diversifiée de semences et de plants. La clientèle attend des horticulteurs un accompagnement en termes de produits complémentaires (tuteurs, terreaux de tous types etc.) et de conseils. Internet ne fait pas tout ! La profession s’est organisée avec un réseau de 350 producteurs horticoles de plants potagers sur le territoire (lien).
En tant que terrien, Claude Burtin est très attaché aux pratiques transmises par les anciens et finit son intervention par la lecture de l’Almanach du vieux savoyard, un clin d’œil qui a permis de faire le lien avec l’intervenant suivant, Aurélien Collombet, qui a fait découvrir à une audience captivée la permaculture qu’il a mise en pratique dans son Ardèche natale.
Comment cet écolier qui « ne savait rien faire de ses 10 doigts » selon ses dires en est-il venu à faire tout pousser sur son exploitation? C’est une histoire qui a commencé dans un petit village ardéchois, où jeune adulte, après avoir arrêté trop tôt ses études, Aurélien aspirait à autre chose que les injonctions qui le poussaient à mener une vie de travail classique. En visionnant le documentaire « Demain » il réalise la vulnérabilité de notre planète et la nôtre, en France, où « nous ne disposons que 3 jours de stock alimentaire » et décide de se mettre en adéquation avec ses aspirations. Il va s’intéresser à la permaculture et suivre une formation avec Eric Escofier.
Qu’est-ce que la permaculture ? bien plus qu'une simple méthode agricole, la permaculture est un système de conception holistique qui vise à créer des habitats humains durables, inspirés des écosystèmes naturels.
Le terme est la contraction de «permanent» et d'« agriculture», un concept créé dans les années 1970 par deux Australiens, Bill Mollison et David Holmgren.
Née dans un contexte de prise de conscience environnementale grandissante, cette idée a pris forme avec la publication de l’ouvrage fondateur Permaculture One en 1978. Mollison, écologue de renom, et Holmgren, alors étudiant, y ont formalisé douze principes de conception guidant la création de systèmes autonomes et résilients. Dès les années 1980 la permaculture se diffuse à l’échelle mondiale et fait l’objet d’un diplôme. En 2012 on comptait déjà 300000 diplômés, des ambassadeurs de la permaculture qui ont su adapter ces concepts à leurs réalités territoriales. Aujourd’hui, elle inspire une multitude de mouvements citoyens, de projets agricoles, d’éco-villages et d’initiatives urbaines.
Au cœur de cette démarche reposent trois éthiques fondamentales et indissociables :
- Prendre soin de la Terre : Protéger les sols, l’eau, l’air et la biodiversité, considérés comme des biens communs vitaux.
- Prendre soin des Humains : Garantir l’accès aux ressources essentielles à la survie et au bien-être de tous.
- Partager équitablement : Limiter la consommation, redistribuer les surplus et définir des limites à la croissance.
Ces valeurs se traduisent par des principes concrets et notamment observer attentivement son environnement et reproduire ce qui marche en fonction du contexte local.
Si la permaculture est souvent associée à l’agriculture, son champ d’application dépasse largement ce cadre. Elle s’étend à l’aménagement du territoire, à la gestion de l’eau, à l’énergie, à l’habitat et même à l’organisation sociale. En privilégiant des solutions à faible impact, en favorisant la biodiversité et en optimisant les cycles naturels, elle cherche à produire abondamment tout en régénérant l’environnement. En somme, la permaculture offre une philosophie pratique pour vivre en harmonie avec les limites planétaires tout en répondant aux besoins humains.
A présent, c’est au tour d’Aurélien de transmettre ses savoirs au travers de formations qu’il dispense sur son exploitation en Ardèche (lien). En 6 ans ce sont 950 élèves qui ont bénéficié de ses enseignements et qui, nul doute, les mettront en pratique et feront aussi des émules.
La soirée s'est poursuivie avec l'intervention de Florian Gigi, expert du végétal, qui a puisé dans les travaux de Gérard Dusserf, un grand botaniste français, pour nous expliquer comment l’observation, de nos jardins - l’un des principes de la permaculture - peut permettre de diagnostiquer la santé de nos sols et les aider à aller mieux.
Agriculteur d’origine, Gérard Dusserf avait constaté la dégradation continuelle des sols et son impact sur les cultures. Pour tenter de comprendre le phénomène il s’est tourné vers l’agronomie et la botanique et a développé une méthode basée sur l’observation pour établir un diagnostic de la qualité du sol en fonction de la pousse des plantes bioindicatives, ces plantes que nous appelons à tort « mauvaises herbes ». Les plantes angiospermes qui ont la capacité de produire des graines en relâchent des milliards qui tombent au sol et constituent un « paquet semencier » de graine en dormance. Les conditions vont faire germer telle ou telle espèce, les autres attendant des conditions favorables. Ce qui va germer en priorité en dit long sur l’état du sol à qui sait l’interpréter et établir un diagnostic. C’est l’objet des travaux de ce botaniste qui a consigné ses observations dans plusieurs ouvrages dont L'encyclopédie des plantes bio-indicatrices alimentaires et médicinales : guide de diagnostic des sols. Florian a décrypté la présence de quelques plantes que nous connaissons bien, en expliquant de quoi elles sont révélatrices de l’état du sol. Ce fut l’occasion pour les participants de poser des questions concrètes pour évaluer la vitalité de leurs propres sols.
Alain Bizet, Président de la Société d’Horticulture de Savoie, une association qui se réunit tous les mercredis à la maison des associations à Chambéry a clôturé la table ronde, invitant chacun quel que soit son niveau de connaissance à rejoindre l’association. Elle œuvre à l'éducation du public par l'organisation de conférences, d’ateliers et de visites de jardins et voyages, tout en favorisant les échanges de connaissances et de plants entre ses membres. En encourageant la pratique d'un jardinage respectueux de l'environnement et en soutenant la préservation de la biodiversité locale, la société vise à rapprocher les citoyens de la nature et à valoriser le patrimoine végétal de son territoire.
Au cours de cette soirée, le thème de la permaculture était présent en filigrane dans toutes les interventions. L’histoire nous a rappelé que les jardins étaient par le passé nourriciers. Cette résilience que procurait l’autonomie alimentaire pour tous grâce à ces millions de jardins nourriciers et un réseau d’agriculteurs qui maillaient le territoire, nous l’avons perdue au fil des décennies. Heureusement que des témoins existent pour nous rappeler que la résilience est l’affaire de tous et qu’elle ne réside pas à 10000 km mais à deux pas de chez nous, parfois sous nos fenêtres et dans nos jardins.
Nathalie ROC MAWET