Il n’y a pas que l’eau qui est sous tension, les porte-monnaie le sont aussi. Nombre d’articles ont fleuri depuis quelques mois, dénonçant l’arbitrage qu’ont fait des ménages pour préserver leur pouvoir d’achat, parfois au détriment des produits d’hygiène. De là à en conclure que les français se lavent moins il n’y a qu’un (faux) pas. Penchons-nous sur le produit qui trône dans la plupart de nos salles de bains : le gel douche.
Le gel douche – la star de nos salles de bains
Depuis son arrivée en 1973, le gel douche a détrôné le savon dans nos salles de bain, consacrant son quasi-monopole dans les années 2000. La propreté devient plaisir et se décline pour satisfaire tous les consommateurs grâce à un marketing omniprésent et réactif.
Quelle est la composition des gels douche ?
Un gel douche contient une dizaine d’ingrédients différents. Comme tous les produits cosmétiques son étiquetage est obligatoire[i]. Il doit lister les différents ingrédients de sa composition dans l’ordre décroissant de concentration dans la formulation. Les ingrédients apparaissent sous leur nom INCI (« International Nomenclature of Cosmetic Ingrédient ») qui est latin ou anglais.
1. L'eau (Aqua/Water) : 50 à 80 % de la formule
C’est le solvant qui sert de base au produit et permet de diluer les autres ingrédients.
2. Les tensioactifs (Surfactants) : 10 à 25 % de la formule
Il s’agit des agents nettoyants qui permettent la formation de mousse et de l'élimination des impuretés. Ils possèdent une partie hydrophile (attirée par l'eau) et lipophile (attirée par les graisses), ce qui leur permet de "capturer" le sébum et la saleté pour les rincer. Parmi les plus connus :
Sodium Lauryl Sulfate (SLS) : très moussant mais potentiellement irritant à haute concentration ou le Sodium Laureth Ether Sulfate (SLES) plus doux. Tous deux sont des dérivés du pétrole. Les gels douches revendiqués « sans sulfate » n’en contiennent pas.
Coco-Glucoside : d’origine naturelle il est moins irritant et adaptés aux peaux sensibles.
3. Les humectants : 2 à 5 % de la formule
Ils ont pour fonction de retenir l'eau dans la peau pour éviter la déshydratation post-nettoyage.
Exemples : Glycérine, Propylène glycol, Sorbitol
4. Les épaississants et modificateurs de texture : 1 à 3 %
Ils permettent au gel d’avoir une certaine consistance et de contrôler la rhéologie (fluidité).
Exemples : Sel (Chlorure de sodium), polymères synthétiques (Carbomer, acrylates), Gommes naturelles (xanthane, guar, alginates).
5. Les conservateurs : 0,1 à 1 %
Sans eux la formulation, essentiellement aqueuse, serait contaminée par des bactéries ou des champignons.
Exemples : Phenoxyethanol, Benzyl Alcohol, Potassium Sorbate.
6. Les parfums : 0,5 à 2 %
Ils peuvent contenir des allergènes naturels (linalol, limonène, citral).
7. Les régulateurs de pH : Variable
Leur rôle est d’adapter le pH du produit à celui de la peau (entre 4,5 et 6,5) pour préserver le film hydrolipidique protecteur.
Exemples : Acide citrique, Citrate de sodium, Triéthanolamine
8. Additifs fonctionnels (optionnels) : moins de 2 %
En fonction des effets revendiqués du gel douche, des ingrédients se rajoutent pour apporter des fonctions spécifiques : émollients pour adoucir (Huiles végétales comme l’argan, ou le jojoba, beurre de karité), apaisants (Panthénol, Allantoïne, Bisabolol), des extraits botaniques (Aloe vera, Camomille, Thé vert) vitamines (Provitamine B5, Vitamine E (tocophérol)), exfoliants etc.
Bien entendu ces formules sont emballées dans un contenant le plus souvent en plastique, fonctionnel et attractif, ce qui nécessite l’utilisation de grandes quantités de plastique, majoritairement dérivés du pétrole.
S’ajoute à cette consommation de matières plastiques le transport de ces produits constitués principalement d’eau depuis les usines vers vos supermarchés.
Ces dernières années ont vu une augmentation sensible du prix de ces produits que l’on achète à présent en se demandant si on ne va pas les mettre au coffre ou spéculer dessus. Pourquoi pas ? Les ingrédients ont chacun augmenté au gré des augmentations des matières premières et de l’énergie. Pour certains ménages cela représente un coût non négligeable.
Quelle alternative ? Il faut bien se laver me direz-vous. Certes, et les plus anciens d’entre nous se souviennent d’un temps il y a quelques décennies où les gels douche n’existaient pas. A l’époque le seul candidat qui nous faisait la peau était le savon.
Qu’est-ce qu’un savon ?
Le savon représente près de 5000 ans d’histoire. Il apparaît 2800 av. J.-C. en Babylonie antique, où il est obtenu par cuisson de graisses animales avec des cendres de bois et de l'eau pour obtenir un agent nettoyant utilisé pour les textiles et les outils. Vers 1550 av J.-C. les Égyptiens développent des procédés similaires pour l'hygiène corporelle, le lavage des textiles et certains usages médicinaux. Connu mais peu utilisé des romains, le savon se développe au moyen âge autour du bassin méditerranéen avec l’apparition de savons de qualité à base d'huile d'olive qui seront exportés dans toute l'Europe. À partir du XIXᵉ siècle, les progrès de la chimie et l'industrialisation permettent une production à grande échelle, rendant le savon plus accessible et contribuant à son adoption comme produit d'hygiène quotidienne.
De nos jours, la fabrication d'un savon repose sur le même principe fondamental qu’autrefois : une réaction chimique bien connue appelée saponification consiste à faire réagir un corps gras (huiles ou graisses animales) avec une base forte, généralement de la soude (hydroxyde de sodium) pour un savon solide ou de la potasse (hydroxyde de potassium) pour un savon mou. Les triglycérides des huiles se décomposent alors en glycérol et en sels d'acides gras, qui constituent le savon proprement dit.
Ce principe commun se décline en deux procédés distincts : Le premier, dit procédé à chaud, principalement utilisé à l'échelle industrielle permet d’accélérer la réaction et d’obtenir un savon homogène en grande quantité. Le second, appelé saponification à froid, est privilégié par les artisans savonniers. Plus doux thermiquement, il préserve mieux les propriétés nutritives et insaponifiables des huiles utilisées. La pâte obtenue épaissit progressivement jusqu'à atteindre ce qu'on appelle la « trace », stade où le mélange laisse une marque persistante à la surface lorsqu'on le remue. C'est à ce moment-là que l'on incorpore généralement d'éventuels additifs comme des parfums, des colorants, des huiles essentielles ou des ingrédients exfoliants — opérations plus délicates dans le procédé à chaud en raison des températures élevées.
Dans les deux cas, le mélange est ensuite versé dans des moules, puis laissé à reposer pendant 24 à 48 heures pour que la saponification s'achève. Une fois démoulé, le savon doit encore être séché et affiné durant quatre à six semaines afin que l'eau résiduelle s'évapore et que le pH se stabilise. Le savon est enfin découpé et éventuellement estampé avant sa commercialisation.
Place au test
Et voilà, finie la bouteille de gel douche de 400 ml de 5 euros qui dure à peine 4 à 5 semaines. A la place, une savonnette grand public de 100 grammes à l’extrait de fleur d’oranger : 4.50 euros les 4 savons en supermarché.
Bien sûr il y a quelques réflexes à adopter :
La savonnette glisse et peut tomber dans la douche, il faut un porte savon ou opter pour un filet à savon qui permet d’utiliser le savon pour la douche et de le suspendre au robinet pour séchage.
Le savon pique les yeux si vous ne rincez pas bien. Le rinçage est d’autant plus efficace que votre eau est dure, c’est-à-dire calcaire.
Avec un savon standard la peau a la sensation d’être sèche au sortir de la douche. Cet inconvénient peut être modéré en hydratant sa peau ou en choisissant un savon enrichi.
Test réussi : ça sent bon, ça lave bien et 1 savon de 100 grammes dure environ 6-7 semaines. Votre portefeuille devrait vous remercier.
Les savonneries : une alternative locale
Pour ceux d’entre vous qui veulent ménager leur budget faites le test du savon pour remplacer le gel douche onéreux par un produit beaucoup plus respectueux de votre portefeuille et de l’environnement. C’est aussi l’occasion si votre budget le permet, de faire fonctionner l’économie locale en achetant vos savons chez les artisans de votre région.
Il existe 728 savonneries artisanales en France répertoriées par l’association https://www.couleur-savon.com/, dont 12 en Savoie et 14 en Haute-Savoie. Il y a donc toutes les chances que vous soyez à quelques kilomètres de l’une d’entre elles[ii].
Chacune a sa spécialité, certaines revendiquent l’utilisation de produits locaux, lait de chèvre, lait d’ânesse ou 100 % français. D’autres élargissent leurs gammes avec des produits à base de beurre de karité ou d’huile de coco. Tous sont des artisans passionnés que vous trouverez en boutique ou sur les marchés. Nul doute que vous trouverez votre bonheur.